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Laboratoire de sociolinguistique
Sociolinguistics Laboratory
Projets de recherche récents |
Un anglais "comme aucun autre"?: contact linguistique et changement au Québec
Confrontation entre prescription et praxis dans l'évolution de la grammaire
Variation, prescription et praxis: le contact et l'évolution des systèmes grammaticaux
Le succès inégalé des lois linguistiques au Québec a fondamentalement transformé les rapports entre l'anglais et le français dans la province. Les idées reçues veulent que l'anglais, en tant que langue minoritaire, a subi des changements linguistiques dûs au contact avec le français. Cependant, cette hypothèse n'a jamais reçu d'appui empirique.
Notre recherche vise à verifier, de façon scientifique, l'hypothèse que l'anglais du Québec subit des changements dûs au contact avec le français. Contrairement aux travaux antérieurs, l'accent sera mis sur la langue parlée, et en particulier les structures variables de temps et d'aspect qu'elle contient. Notre approche comprend trois volets. Nous examinerons l'hypothèse de changement à travers le temps (apparent) en comparant la langue parlée des anglophones qui ont 1) acquis leur vernaculaire avant la Révolution tranquille des années 1960 et 2) demeuré sur place, avec celle des générations plus jeunes. Le changement dû au contact, s'il a eu lieu, devrait être plus évident parmi ceux qui ont acquis l'anglais après que la loi 101 et celles qui l'ont suivie sont entrées en vigueur. Deuxièmement, afin d'éliminer la possibilité que des distinctions (éventuelles) entre l'anglais de ces deux groupes d'anglophones soient simplement le résultat d'une évolution interne indépendante, nous ajoutons une composante socio-démographique à la comparaison temporelle. Nous comparons l'anglais de trois centres urbains dans lesquels la proportion de résident(e)s dont l'anglais est la langue maternelle varie grandement: Québec, Montréal, et Ottawa-Hull (groupe contrôle). Si un statut minoritaire est favorable au changement linguistique dû au contact, tel que l'affirment plusieurs, les effets de ce changement devraient être les plus évidents à Québec, où les anglophones de langue maternelle constituent un groupe minoritaire autant sur le plan provincial que local depuis au moins 1850. Finalement, à l'aide de l'approche variationniste à l'analyse sociolinguistique et des méthodes comparatives qui nous ont permis d'étudier d'autres questions liées au bilinguisme et au contact linguistique, nous déterminerons l'existence et la direction du changement en comparant la structure linguistique premièrement des variétés en contact, et ensuite avec celle de leur source supposée: le français. Sur le plan linguistique, l'accent sera mis sur les structures grammaticales de l'anglais qui semblent avoir des contreparties françaises, telles que celles employées pour l'expression variable de la référence temporelle présente, passée et future. De telles structures sont censeés constituer de bons candidats pour le transfert.
Les résultats de notre recherche contribueront non seulement à élucider les mécanismes liés au changement dû au contact dans une variété de situations socio-démographiques, mais aussi, de façon plus générale, à caractériser l'anglais canadien, une variété linguistique qui a été déplorée comme "sous-étudiée".
Cette recherche adopte une approche variationniste au rapport entre forme et sens parmi des variétés d'une même langue, variétés qui diffèrent selon des axes historiques et idéologiques. Nous examinons des vernaculaires anciens et contemporains du français canadien et l'effet des normes prescriptives sur ceux-ci. Pour ce faire, nous puisons à partir de deux sources linguistiques uniques qui n'ont pas auparavant été exploitées: 1) les Récits du français québécois d'autrefois, une collection d'enregistrements audio effectués pendant les années 1950 auprès de locuteurs âgés, nés entre 1846 et 1895, et 2) le Répertoire de grammaires historiques du français, un recueil de près de 200 grammaires et manuels d'usage publiés entre 1558 et 1999. Nous traçons l'évolution de quatre alternances morpho-syntaxiques saillantes et stéréotypées dans ces sources (l'emploi de l'indicatif pour le subjonctif, du futur périphrastique pour le futur fléchi, du conditionnel pour l'imparfait, et de l'auxiliaire avoir pour être dans les temps composés), en comparant leur comportement à travers l'évolution de la langue avec leur usage contemporain, tel que représenté par le Corpus du français parlé à Ottawa-Hull (Poplack 1989).
Nos études antérieures du français parlé contemporain ont démontré que, malgré la prépondérance de variantes non-standard, les interprétations normatives voulant que ce genre de variation corresponde à une simplification grammaticale ne pouvaient être confirmées scientifiquement. Les formes standard n'ont pas été perdues de tous les contextes, les distinctions sémantiques n'ont pas été neutralisées, et nous n'avons trouvé aucune évidence que les structures grammaticales françaises ont été remplacées par des constructions se rapprochant de celles de l'anglais. En effet, ces résultats servent comme preuve à l'appui d'une autre possibilité: que la variété de comparaison (un stade "antérieur" de la langue à définition floue) est elle-même hautement idéalisée. Il est possible qu'elle se rapprochait beaucoup plus de sa contrepartie contemporaine que le tient généralement pour acquis la litérature normative et pédagogique. Une triangulation de l'usage contemporain et celui d'un avant-coureur du 19e siècle ainsi que du traitement grammatical de ces alternances à partir du 16e siècle jusqu'aujourd'hui nous permettra d'examiner la possibilité que le "standard" prescrit n'ait jamais correspondu à l'usage de la période pertinente.
Ce qui est novateur ici est l'emploi d'une méthodologie quantitative rigoureuse dans l'analyse de l'évolution de la prescription grammaticale, ainsi que le fait d'opérationnaliser les contraintes sur la variabilité qui ont été établies selon la littérature prescriptive comme facteurs dans une analyse multi-variée. Les résultats nous permettront de situer chaque variante à l'intérieur de son secteur grammatical et de déterminer lesquels des facteurs qui contraignent la variabilité contemporaine étaient en vigueur à un stade antérieur. Cette confrontation entre prescription et praxis, historique et contemporaine, contribuera au savoir au sujet du changement morpho-syntaxique, tout en élucidant l'impact de la prescription sur l'usage.
Cette recherche est axée sur des questions concernant la parenté grammaticale entre les variétés d'une même langue, variétés qui diffèrent selon la période historique parmi d'autres dimensions, ainsi que la parenté entre différentes langues parlées dans une même communauté linguistique. Elle examine le lien entre les variétés parlées et écrites, et l'effet de la normatisation sur la langue vernaculaire, ainsi que l'effet des distinctions de prestige, de scolarisation et de provenance géographique. Comment déterminer le précurseur probable d'une variété linguistique moderne, étant donné cette multiplicité d'origines possibles? Et jusqu'à quel point les différents processus de mélange de langues et dialectes sont-ils productifs? Y a-t-il une réserve de ressources linguistiques communautaires au-delà de l'individu, porteuse des mécanismes de l'évolution des langues? À mesure que les communautés divergent sur le plan historique, géographique et sociologique, comment et pourquoi ces ressources partagées sont-elles sélectionnées de façon différentielle par chaque groupe, les différences entre eux s'amplifiant graduellement au point de devenir diagnostiques de l'appartenance à un seul?
Le premier volet de ce programme traite des origines, du développement, et de la présente structure grammaticale de l'anglais vernaculaire afro-américain (African American Vernacular English [AAVE]), à partir de l'analyse de quatre variétés géographiquement et historiquement isolées les unes des autres, ayant toutes comme ancêtre une étape antérieure de l'anglais: l'anglais africain de la Nouvelle-Écosse (African Nova Scotian English), l'anglais de Samaná (Samaná English) en République Dominicaine, et l'anglais d'anciens esclaves du sud des États-Unis (Ex-Slave Recordings). Nous traçons le développement de traits grammaticaux tel que la négation non-standard, l'alternance was/were, l'absence d'inversion dans les questions, le pluriel nul, et l'absence du -s du présent simple, à travers l'évolution de la langue anglaise, et étendons les analyses traditionnelles de ces variables à des secteurs grammaticaux entiers. Nous lions nos résultats aux ressources disponibles aux communautés antérieures, et aux processus ultérieurs de sélection et de différenciation inter-communautaires. De nouvelles données historiques et de nouvelles analyses de données existantes testent notre thèse que le précurseur de l'AAVE étaient un stade antérieur de l'anglais plutôt qu'un créole.
Un second volet examine les rôles conflictuels de l'évolution vernaculaire et de la prescription grammaticale dans le français canadien. Ce travail inclut la localisation, collection et informatisation de textes représentatifs d'anciens parlers vernaculaires, et implique de nouveau une analyse historique détaillée où l'usage contemporain est confronté aux injonctions normatives. Le focus linguistique porte sur le secteur de l'irréalis, un domaine de la grammaire où un nombre de formes se font concurrence pour exprimer une seule fonction. Nous traçons la trajectoire par laquelle l'indicatif et le conditionnel en sont venus à constituer les choix privilégiés dans la plupart des contextes "exigeant" le subjonctif, le futur périphrastique (aller + infinitif) a pratiquement remplacé son équivalent synthétique et le conditionnel non-standard est présentement en voie de remplacer l'imparfait dans les protases des propositions hypothétiques en si.
Le troisième volet, sur le mélange de langues, traite des façons dont les variétés se combinent et s'influencent les unes les autres dans un environnement normatif défavorable, aussi bien sur le plan synchronique que historiquement. En premier lieu, nous portons attention aux conséquences linguistiques du mélange prolongé de codes sur les ressources grammaticales de l'individu et de la communauté. Nous testons l'hypothèse que l'alternance de codes donne lieu à la convergence grammaticale, que ce soit chez les individus qui ont souvent recours à ce procédé, ou par rapport aux types de structures directement impliquées dans l'alternance. Nous tentons aussi d'expliquer la grande diversité de stratégies d'alternances de codes associées à différentes communautés, et pourquoi seuls quelques mécanismes parmi ce grand inventaire sont retenus dans chacune de ces communautés. Les préférences pourraient dépendre de la typologie linguistique des variétés sources, des origines historiques de la communauté, et des rapports socio-politiques entre les sous-groupes unilingues à l'intérieur de la communauté. Ces facteurs seront évalués à l'aide d'une analyse multi-variée. Au niveau micro-sociolinguistique, des analyses de l'emploi différentiel des stratégies de mélange en fonction de facteurs sociaux permettent des inférences quant à la direction du changement éventuel.
Tout ce travail repose, entre autres, sur nos vastes banques de données portant sur de nombreuses variétés de langues. Ces banques de données, constituées au cours des années, sont maintenant accessibles et analysables de façon efficace grâce à des protocoles statistiques et d'autres outils éléctroniques développés au cours de l'analyse de dizaines de variables linguistiques lors de recherches précédentes.