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Laboratoire de sociolinguistique
Sociolinguistics Laboratory

Autres Projets de recherche

Le contact de langues en context social

De la synchronie à la diachronie dans l'évolution de l'anglais vernaculaire afro-américain


Le contact de langues en contexte social

Les études du contact de langues signalent souvent des changements structurels à la langue minoritaire, impliquant habituellement la perte de distinctions faites dans la langue majoritaire. La situation du français dans la région de la capitale nationale canadienne est particulièrement pertinente puisque l'on affirme souvent que cette variété est en train de se détériorer sous la pression de l'anglais. Ce genre d'affirmation se base principalement sur des observations de variabilité, là où le "standard" prescrit l'invariance. Par exemple, dans des contextes "exigeant" le subjonctif, tel qu'après le verbe falloir, tant le subjonctif (S) comme l'indicatif (I) peuvent se produire.

(1) Fallait qu'elle répond (I) "oui, tu peux faire trois pas de géant." Fallait qu'elle réponde (S) la phrase complète. (OH/025/2186)

De tels cas sont-ils dûs au contact avec l'anglais, ou plutôt à l'évolution interne du français? Cette question dicte notre programme de recherche. Notre analyse dépend de l'étude systématique du discours spontané, et emploie une méthodologie empirique et une approche largement comparative. Si l'influence de la langue majoritaire peut être éliminée comme facteur explicatif, la source de la variation doit être indépendante de la situation de contact.

La rivière des Outaouais constitue une frontière à la fois provinciale, géographique et linguistique; Ottawa-Hull est donc un exemple type du scénario classique qui favorise l'emprunt structurel. Ce genre d'emprunt a-t-il eu lieu? Nous cherchons à répondre à cette question à travers une analyse du Corpus du français parlé à Ottawa-Hull (Poplack 1989), un vaste recueil de discours bilingue spontané. Malgré de nombreuses alternances de codes et emprunts lexicaux dans ce parler, l'analyse n'a révélé aucun remplacement des structures françaises par des mécanismes de type anglais. Cette affirmation s'illustre par la variabilité dans l'expression de l'irréalis (subjonctif, futur, conditionnel) en français, un domaine qui se prête bien à l'examen des mécanismes du changement induit par le contact. Notre étude du subjonctif, qui est réputé d'être en voie de disparition en français canadien, n'a révélé aucune évidence de changement. Le système de référence temporelle future, également qualifié comme simplifié sous l'influence de l'anglais, est lui, par contre, en train de subir un changement vigoureux. Lieu de concurrence entre les formes périphrastique (FP), fléchie (FF), et du présent (P) illustrées en (2) à (4), FP a remplacé FF dans presque tous les contextes.

(2) Bien demain, tu vas aller (FP) au bingo, tu vas gagner (FP). (OH/065/2301)
(3) J'ai dit, "laisse faire, on ira (FF) à messe demain matin'. (OH/070/686)
(4) Il dit, "j'y vas (P) demain matin chez vous". (OH/119/861)

Comme pour le subjonctif, la situation présente, où FP fonctionne comme le marqueur futur par défaut alors que FF est seulement employé comme marqueur de négation ou dans des expressions formelles ou figées, reflète simplement des changements, pour la plupart ignorés par les grammairiens, qui modifient le système de référence temporelle future depuis des siècles.

Le gouffre entre prescription et usage n'est nulle part plus clair que dans le cas du conditionnel (COND). Son emploi dans les contextes hypothétiques irréels (illustré en (5) et (6), où l'indicatif est prescrit dans la proposition subordonnée) est aussi impliqué dans de vigoureux changements en cours. En conséquence, la forme standard (l'indicatif) a presque disparu du parler des générations les plus jeunes:

(5) Si ils en feraient (COND) un peu plus, il reviendrait. (OH/025/271)
(6) Si j'aurais resté (COND PASSÉ) au couvent, maintenant je serais correct. (OH/015/005)

Encore une fois, ce changement est largement motivé par des facteurs internes, soit la concordance des temps entre propositions, qui constituait la norme jusqu'au 16e siècle, quand François de Malherbe a (inexplicablement) recommandé qu'on l'évite. Quatre siècles d'exhortations prescriptives de la part de grammairiens et enseignants n'ont pas encore réussi à imposer l'indicatif (standard) dans ce contexte!

Ces faits mettent au défi toute explication basée sur le contact. Plutôt, les prétendues différences entre le français "standard" et le français d'Ottawa-Hull (parmi d'autres variétés de français canadien) sont à situer dans l'énorme différence entre les idéologies prescriptives qui dictent comment on devrait parler français, et les réalités de comment on parle véritablement dans un contexte social et linguistique donné.

Chercheur principal: Shana Poplack
Conseil de recherches en sciences humaines du Canada
Subvention de recherche #410-93-0464 [1993-1996]
(English)

publications


De la synchronie à la diachronie dans l'évolution de l'anglais vernaculaire afro-américain

À la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle, des afro-américains fuyant les Ètats-Unis ont formé des colonies en Nouvelle-Écosse, République Dominicaine, Libéria et ailleurs. Grâce aux enquêtes sur le terrain dans trois de ces communautés de la diaspora afro-américaine, nous avons obtenu un échantillon unique de la langue parlée par les descendants des colonisateurs originaux. En raison de la situation d'enclave qui existe depuis les débuts, la langue actuelle reflète assez fidèlement l'état de la langue anglaise à l'époque à laquelle elle a été transportée à la diaspora. Cette découverte offre une perspective sans précédent sur les précurseurs de l'anglais vernaculaire afro-américain (African American Vernacular English [AAVE]) moderne, sans laquelle les hypothèses sur les origines de ces variétés ne peuvent être testées.

Peut-être la question la plus controversée dans l'étude actuelle de l'AAVE est de savoir si les différences entre ce dialecte et les autres dialectes de l'anglais peuvent être attribuées aux structures grammaticales sous-jacentes qui proviennent d'un créole antérieur (l'hypothèse créoliste), ou si elles sont l'héritage des variétés britanniques parlées par le personnel blanc des plantations avec lesquels ils étaient en contact (l'hypothèse "angliciste"). Des constructions grammaticales qui semblent appuyer l'hypothèse créoliste sont illustrées dans les exemples (1)-(3), tirés de nos corpus.

1. Copule nulle:
          She Ø always eating banana sandwich. (039/574)

2. Marque du passé nul:
           When I lookØ in like that, and I lookØ in that door, and I lookØ back in that corner,
           I seen them great big eye. (030/884-6)

3. Marqueur du présent simple variable:
          When they speaks to me, sayØ "hello," I just lets it go, goØ on about my business. (010/25-6)

Jusqu'à récemment, cette controverse vivement débattue reposait uniquement sur des inférences tirées de l'AAVE contemporain. Les précurseurs de l'AAVE employaient-ils ce genre de forme grammaticale comme les créoles à base anglaise (ou montrent-ils des signes de l'avoir fait dans le passé)? Cette question a des conséquences quant aux débats sur les origines africaines de l'anglais des noirs en Amérique du Nord et dans les Caraïbes.

Cette recherche examine l'emploi variable de formes grammaticales en fonction d'un grand nombre de facteurs sémantiques, syntaxiques, lexicaux, discursifs et pragmatiques tirés de sources historiques et théoriques. Une comparaison de nos données avec l'AAVE contemporain, avec les créoles à base anglaise et avec des dialectes anciens et régionaux de l'anglais, fournit des arguments importants contre l'hypothèse d'une origine créole. À l'aide de compilations statistiques et d'analyses à régression multiple, nous avons démontré que l'emploi variable de la copule, la négation, les marques du pluriel, passé, présent, et futur, ainsi que la formulation de questions et les stratégies de relativisation, dans ces variétés est semblable à celui d'autres variétés (historiques, régionales, ou standard) de l'anglais, mais diffèrent des créoles. Ce travail s'étend présentement à l'étude du présent (temps) et du passé habituel (aspect). Notre synthèse de ces résultats fournit une appréciation globale des origines et de l'évolution de l'AAVE en Amérique du Nord et aux Caraïbes et ses rapports avec les variétés de l'anglais parlées au 18e et 19e siècles. De façon plus générale, les résultats servent à clarifier le genre d'influence que peuvent avoir les langues les unes sur les autres dans des situations de contact, et la résistance de l'enclave au changement linguistique.

Chercheur principal: Sali Tagliamonte
Co-chercheur: Shana Poplack
Conseil de recherches en sciences humaines du Canada
Subvention de recherche #410-95-0778 [1995-1998]
(English)

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