Le Moyen Âge | La Renaissance | Le XVIIe siècle | Le XVIIIe siècle

Les écrits féminins non-fictionnels du Moyen Âge au XVIIIe siècle
Un inventaire raisonné

Pour justifier un des objectifs essentiels de l'Inventaire raisonné: redonner à la production féminine la place qui lui revient dans le canon littéraire, Marie-Laure Girou Swiderski a retenu l'exemple de Mme Thiroux d'Arconville. Voici l'introduction et la conclusion de l'article, encore à paraître, qu'elle lui a consacré.

ÉCRIRE À TOUT PRIX
LA PRÉSIDENTE THIROUX D'ARCONVILLE, POLYGRAPHE
(1720-1805)

Liste des principaux ouvrages de Mme Thiroux d'Arconville

Soulign[er] l'éternelle unité de tous les écrits de femmes à travers les temps [...]témoigne, bien plus que de la ressemblance entre ces femmes et leurs oeuvres, de la continuité des regards portés sur elles, des craintes et des fantasmes qu'elles suscitent et de l'idéologie qui veut les maintenir à leur place.

C. Planté, Un monstre du XIXe siècle, la femme auteur

Geneviève-Catherine Darlus (1720-1805), fille de Guillaume Darlus, riche fermier général, épouse à 14 ans et demi en 1735 Louis-Lazare Thiroux d'Arconville, président au Parlement de Paris, lui aussi issu d'une dynastie de riches fermiers généraux qui vont d'ailleurs continuer de s'enrichir, dans les «fermes», tout au long du 18e siècle. Elle lui apporte en dot 350 000l. ( sa soeur en recevra autant pour épouser Denis Angran d'Alleray, qui deviendra procureur du roi). Elle aura trois fils : l'aîné, Thiroux de Crosne, qui suit la carrière du père,instructeur au procès de réhabilitation de Calas, et de ce fait parfaitement connu de Voltaire ( on trouve des lettres à lui adressées dans la correspondance) restera célèbre en tant que lieutenant-général de police de Paris au printemps 1789, avant d'être décapité ainsi que son oncle, Angran d'Alleray, en pleine Terreur en 1794. Ses deux autres fils, Thiroux de Gervilliers et Thiroux de Mondésir, suivent la carrière des armes.

A 22 ans, nous explique un de ses premiers biographes, Mme d'Arconville contracte la variole qui la laissera très marquée. Ceci entraîne un changement radical de sa conduite. Renonçant désormais à plaire, elle va se consacrer à l'étude et à une carrière de femmes de lettres qui ne cessera qu'à sa mort en 1805 ( comme s'il était entendu qu'une femme doit avoir renoncé à tout espoir de succès féminin pour vouloir s'instruire et s'exprimer par l'écriture.)

Deux caractéristiques sont constamment soulignées dans les notices la concernant : un caractère sérieux, mélancolique même et un appétit exceptionnel de connaissances surtout scientifiques, assorti d'un égal désir de les partager. Consciente des déficiences de l'éducation féminine de son temps, la présidente apprend l'anglais mais surtout elle fréquente le Jardin du Roi, se fait initier à la physique, suivra des cours d'anatomie, d'histoire naturelle et même de médecine. Elle acquiert une véritable compétence en chimie et s'occupe pour son plaisir de botanique et d'agriculture. Aussi, le cercle de ses relations où figurent en bonne place Voltaire, Diderot et tout le clan Choiseul, comprend-il nombre d'éminents hommes de science : cousine par alliance du médiéviste Lacurne de Sainte-Palaye, elle fréquente, outre Condorcet, des chimistes célèbres : Lavoisier et surtout Macquer ( la B.N. à Paris possède quelques lettres de la correspondance qu'elle entretint avec lui). Disposant d'un laboratoire dans sa maison de campagne, à Meudon, (elle y a aussi créé un dispensaire où des religieuses soignent la population des villages avoisinants), elle se livre à des expériences ( sur les gommes et les résines, aux dires du géologiste Antoine-Grimoald Monnet) et cherche à découvrir les secrets de la vie, par un étrange biais: en étudiant les effets de la putréfaction.

Janséniste elle cherche sans doute à équilibrer une extrême sensibilité par un goût prononcé de la réflexion. La critique remarque souvent que c'est «une femme qui aime penser».

Dans le cadre de notre projet d'Inventaire raisonné de la production féminine non-fictionnelle, le cas de Mme Thiroux d'Arconville est intéressant à plus d"un titre. Riche, heureusement mariée au sein d'un groupe social homogène et protecteur, elle appartient à la catégorie, peu nombreuse au 18e siècle, des femmes qui écrivent par goût. Pendant une vingtaine d'années, elle publie, toujours anonymement, des oeuvres de genres très divers. En tout, on lui doit 70 volumes publiés et à en croire ses biographes, elle laissait à sa mort de nombreux manuscrits, introuvables jusqu'à présent.

Voilà donc une femme de lettres qui semble offrir la possibilité de s'inscrire en faux contre l'idée de la femme interdite d'écriture. Or, s'il est vrai qu'elle semble s'être arrangée pour aborder tous les domaines qui l'intéressaient, l'examen de ses oeuvres et de leur réception critique prouvent qu'elle n'a pas échappé, autant qu'on le voudrait, aux effets de la censure. L'interdit intériorisé rend même compte des stratégies obliques de son écriture.

On peut avancer que les a priori critiques envers l'écriture féminine expliquent son absence actuelle du canon littéraire et les innombrables erreurs qui ont vicié l'appréciation possible de son oeuvre et entraîné son oubli. Ainsi, paradoxalement, cette oeuvre, née en apparence à l'abri des contraintes qui grèvent habituellement la créativité féminine, offre finalement une belle illustration du poids de l'interdit et de son rôle décisif dans la méconnaissance, sinon même tout simplement dans la perte, de tant de textes de femmes dont on ne tient aucun compte dans la constitution du canon d'une époque. Elle permet d'avancer que ces mêmes a priori président encore aujourd'hui au choix ou à l'exclusion des femmes de lettres dudit canon.

L'étude de ce cas a pour premier effet de montrer la diversité et l'étendue de ces textes non-fictionnels féminins que notre Inventaire a pris pour cible. Elle permet de s'inscrire en faux contre l'image stéréotypée d'une écriture féminine confinée au romanesque et aux écritures du moi (épistolaire en particulier)

Dans un autre texte, j'appelais déjà de mes voeux la thèse qui entreprendrait d'évaluer sérieusement le rôle réel des innombrables traductrices du 18e siècle dans l'évolution de l'univers mental des Lumières. L'exemple de Mme d'Arconville est précieux parce qu'il oblige à nuancer la vision, elle aussi réductrice, de la participation des femmes au mouvement des Lumières : voici une femme profondément croyante, janséniste même, farouchement opposée au matérialisme et à l'anticléricalisme des Philosophes, mais partageant cependant leur conviction que répandre les connaissances aura forcément pour effet le progrès moral de l'humanité.

Cette oeuvre permet enfin de mesurer la prégnance et la persistance des préjugés de la critique envers l'écriture féminine : parfaitement à l'abri du besoin et de la calomnie (tant par son rang, sa fortune que par son indéniable honorabilité), cette femme ne peut pourtant satisfaire son désir de s'instruire, de partager ses connaissances et de s'exprimer qu'à condition de consentir à rester anonyme, à condition même, dans un premier temps du moins, de se mettre au service de l'oeuvre d'autrui par la traduction. Son besoin d'écrire doit se satisfaire de la clandestinité et d'une écriture dans les marges. Elle n'en poursuit pas moins obstinément son plan de rendre accessibles les sciences qui la passionnent et l'Histoire sur laquelle elle aime à réfléchir et croit avoir quelque chose à dire. En se pliant aux limites imposées par les préjugés, et sans rompre à ses propres yeux, sans doute, avec le rôle de pédagogue et de conscience morale traditionnellement imparti aux femmes , elle réussit à édifier une oeuvre où faire passer son souci d'être utile et son besoin de penser et d'offrir aux autres le produit de ses études et de ses réflexions.

La place importante de la traduction dans son oeuvre met en évidence certaines des apories de la condition de femme-écrivain des Lumières. Malheur à celle que ne tente pas le roman, genre décrié, abandonné volontiers à la pratique féminine : qu'à cela ne tienne d'ailleurs, puisqu'elle en traduit, on les lui attribuera. Si elle tente de se glisser par le biais de la traduction dans les fiefs de l'écriture sérieuse, c'est-à-dire masculine, elle peut s'attendre à un ostracisme déclaré. Si, pis encore, elle se risque à tenter des oeuvres de son cru, dans ces mêmes domaines, on oubliera ces audaces inacceptables, en omettant de mentionner même le nom desdites oeuvres.

Outre ses traités et recueils de pensée morale, Mme d'Arconville a composé à partir, parfois, de sources inédites, trois ouvrages historiques parfaitement documentés. La critique les a recensés avec condescendance et sarcasme parfois. Le silence, le mépris, la fausse attribution des oeuvres, tout est bon pour maintenir dans les strictes limites de la pratique tolérée des femmes celle qui veut écrire «comme un homme» (une autre femme, Mme de Blot, disait que le style de Mme d'Arconville «avait de la barbe»!)

D'où la stratégie des tactiques obliques, les longues préfaces, les commentaires sur les principes qui guident une traduction, les manipulations qu'on fait subir aux textes traduits et enfin, l'abandon à la tentation de l'écriture intime, restée inédite et donc à l'abri, dans le privé, où elle ne peut porter ombrage aux auteurs de métier.

Remettre en évidence, aujourd'hui, ces comportements de la critique et des auteurs qui prouvent que même la fortune ne faisait pas vraiment tomber l'interdit rend possible d'en évaluer l'importance. Démarche nécessaire puisque cet interdit implicite informe encore les critères à partir desquels il importe de s'efforcer de rendre aux femmes la place qui leur revient vraiment dans la constitution du canon littéraire de leur époque.

LISTE DES PRINCIPAUX OUVRAGES DE MME THIROUX D'ARCONVILLE

Signification des divers sigles : T= traduction; E= essai; R=roman; H=histoire.

Avis d'un père à sa fille ( Ld Halifax), 1756,T

Pensées et réflexions sur divers sujets, 1760 (2e édition, 1766), E

De l'amitié, 1761, E

Romans traduits de l'anglais ( A. Behn), 1761, T

L'Amour éprouvé par la mort, 1763, R

Des passions, 1764, E

Leçons de chimie (Shaw), 1766,T

Essai pour servir à l'histoire de la putréfaction, 1766, E

Mémoires de Mlle de Valcourt, 1767, R

Mélanges de poésie anglaise, 1770, T

Mélanges de littérature, de morale et de physique, 1775

Vie du Cardinal d'Ossat, 1771, H

Vie de Marie de Médicis, 1774, H

Histoire de François II, 1783, H

Page d'accueil | Accueil | Répertoire - Moyen Âge | Réalisations | Perspectives | Contribution des étudiants | Carte du site