Les écrits féminins non-fictionnels du Moyen Âge au XVIIIe siècle
Un inventaire raisonné

Les écrits des trobairitz
Lori-Anne Théroux-Bénoni, Université Concordia

INTRODUCTION | LANGUE D'OÏL ET LANGUE D'OC | LE PROBLÈME DE L’INTERPRÉTATION |

LE DÉCLIN DE L’AMOUR COURTOIS | ÉCRITS FÉMININS FICTIONNELS | Bibliographie

INTRODUCTION

Les trobairitz, ou femmes troubadours, composèrent, entre 1150 et 1250, des poèmes en réponse à ceux des troubadours. Leurs écrits, qui sont conservés dans des manuscrits catalans, français et italiens, constituent une forme originale et marginale de la littérature féminine. Dans le cadre d'une étude voulant restituer aux femmes la place qui leur est due dans le domaine littéraire, il nous semble non seulement opportun mais aussi fondamental de faire mention des trobairitz. Afin de bien saisir l’intérêt que méritent les femmes troubadours, il importe de les resituer dans leur contexte historique. Le présent texte effectuera donc un survol des éléments historiques pertinents avant de présenter les trobairitz et leurs écrits.

LANGUE D’OÏL ET LANGUE D’OC

Souvenons-nous qu’au Moyen Âge, dans ce qui est devenu la France, les dialectes formaient deux grandes familles : la langue d’oïl au Nord, et la langue d’oc au Sud. Répandue de façon assez homogène dans le Sud, la langue d’oc était utilisée dans une région un peu plus étendue vers le Nord que ne l’est l’Occitanie actuelle. La ligne de délimitation Nord-Sud se situait approximativement de la Rochelle à Grenoble. Cette langue vernaculaire a donc servi de support à la pensée des troubadours et des trobairitz.

Il va sans dire que la situation des femmes au Moyen Âge n’avait rien d’enviable. En effet, les mœurs étaient encore profondément ancrées dans l’attitude misogyne léguée par L’Art d’aimer d’Ovide. Cet écrit assimile la femme à un mal nécessaire dont l’homme doit savoir se départir. En effet,

Ovide fait de la femme une proie pour l’homme; son Art d’aimer ressemble à un traité de cynégétique; le mouvement du désir y apparaît celui d’une traque éperdue de la femme dont le terme est la mort du désir, la trouvaille du bon "remède" qui guérira de la plaie d’amour dont la femme, à son insu, fut l’arme » (Huchet, p. 12).

Nul n’est besoin de remonter jusqu’à l’Antiquité pour trouver quelques traités proposant une image nettement péjorative de la femme. En effet, André Le Chapelain, sous le règne de Philippe Auguste (~1180), composait le De amore, traité divisé en trois livres qui avance dix-sept raisons de se tenir loin de l’amour en dressant une liste des faiblesses de la femme. André Le Chapelain suggère donc de rejeter l’amour, et du fait même la femme, dans son ensemble. Ce traité, qui s’inscrit dans la tradition ovidienne, est contemporain de l’amour courtois.

Enfin, fait qui se passe de commentaire, le droit de cuissage au XIIe siècle était encore pratique courante. Ainsi, le rôle des femmes se résumait à mettre des enfants au monde, de préférence des fils, car dans le système féodal, il y avait une étroite liaison entre l’exercice du pouvoir, la maîtrise des armes et la possession des terres. Quant au mariage, puisque l'enjeu le plus grand était la défense des seigneuries, il servait à créer des alliances politiques.

Il appert donc que la situation privilégiée des femmes nobles d’Occitanie faisait plutôt exception. Avant d’examiner les circonstances historiques qui ont entouré l’apparition des trobairitz, il faut comprendre le code de la fin’amor et la philosophie des troubadours. En effet, en comparant le genre de ces derniers à celui des trobairitz, on s’aperçoit que les femmes n’ont pas tout simplement imité le style des hommes, mais qu’elles ont créé un genre en soi.

Les hypothèses abondent sur l’origine des troubadours. La plus probable veut que ce style littéraire oral tire ses sources de la civilisation arabe, où le culte de l’amour était déjà fort développé. Quoi qu’il en soit, en Occitanie, les troubadours chantaient dans les cours afin de divertir le seigneur et ses hôtes lors des réunions mondaines. Dans leurs poèmes, ces hommes, habituellement de classe sociale inférieure à celle de la bourgeoisie, ne visaient pas l’originalité, mais plutôt la finesse, l’élégance et la complexité des formes poétiques. Probablement dans le but de s’attirer les bonnes grâces du seigneur et de sa femme, les troubadours composaient d’élogieux poèmes sur les nobles dames. Pierre Bec affirme :

C’est vraisemblablement sur l’initiative [des femmes] que la fin’amor est devenue le thème central de la poésie et de la société aristocratique. En protestant contre la tutelle du seigneur féodal et la traditionnelle discrimination dont elles faisaient l’objet, elles ont incité les poètes de cour à mettre l’accent sur la domination, au moins poétique, de la dame, et, en contrepartie, la soumission de l’homme à leur bon vouloir (p. 15).

Étant donné la situation politique relativement stable qui régnait dans le Midi, la noblesse accordait une plus grande importance au luxe et à l’art. Ces domaines relevaient directement des femmes; elles y ont imposé leurs goûts, contribuant ainsi à l’essor des jongleurs. Ces poètes vouaient à la Dame protectrice fidélité et amour éternels. De toutes les régions où il y a eu des troubadours ou des trouvères, il n’y a qu’en Occitanie que des trobairitz ont émergé. La situation des femmes y était plus favorable qu'ailleurs en Europe, et ce grâce à deux codes : le code Justinien et le code Théodosien. Le premier, rédigé entre 528 et 533 sous l'influence de Théodora, épouse de l'empereur, réduisait à l'usufruit le droit d'un homme sur la dot de son épouse. Le deuxième code, probablement introduit en Occitanie par les Wisigoths, donnait des droits égaux dans le partage des biens paternels aux fils et aux filles célibataires. À long terme, ces deux codes amenèrent d'importantes transformations. En effet, au début du Xe siècle, plusieurs femmes possédaient des fiefs, comme par exemple les comtés de Béziers, d'Auvergne, de Carcassonne, de Limousin, de Montpellier, de Nîmes, de Périgord et de Toulouse. Gardons cependant à l’esprit que le fait d'être propriétaire n'impliquait aucunement que les femmes régissaient elles-mêmes leurs domaines.

Durant les croisades, les hommes répondirent par milliers à la demande du Pape Urbain II d'aller combattre les Musulmans pour reprendre Jérusalem. Beaucoup d’hommes quittèrent donc les régions chrétiennes et nombre d'entre eux trouvèrent la mort sous l'étendard de la chrétienté. La conséquence directe de cette baisse de la population mâle fut de donner à certaines femmes le contrôle des fiefs habituellement régis par des hommes.

Le nombre des trobairitz, tout comme le nombre de leurs pièces, varie selon les auteurs, mais tous s’entendent sur les noms suivants : la Comtessa de Dia, Azalaïs de Porcairagues, Na Beiris de Romans, Na Castelosa, Clara D’Anduza, Na Tibors de Sarenom, N’Almucs de Castelnou et N’Iseut de Capion, N’Alaisina Iselda et Na Carenza, Alamanda, Garsenda de Forcalquier, Na Guilhelma de Rosers, Na Lombarda, Maria de Ventadorn, Isabèla et enfin, Dòmna H. De plus, il existe 245 écrits troubadouresques anonymes. Selon Carol Jane Nappholz, 26 d’entre eux auraient été écrits par des femmes En outre, on retrouve le nom d’une dame, Gaudairença, dont aucune ligne ne subsiste mais qui aurait, elle aussi, œuvré en tant que trobairitz.

Il y a lieu de s’interroger sur la réelle existence des femmes dont on ne possède que le prénom, Isabèla, par exemple, ou l’initiale, comme c’est le cas pour Domna H. Margaret Switten clôt la discussion en affirmant qu’il n’y a aucune raison de se questionner sur l’identité de femmes nommées dans les manuscrits si on ne le fait pas également pour les hommes troubadours.

Les trobairitz avaient plusieurs points communs. Elles vivaient toutes dans un lieu où les arts étaient cultivés avec raffinement et chacune d'elle connaissait des troubadours ou vivait en leur compagnie. Dans Las vidas dels trobadors, on leur attribue les qualités suivantes : dames nobles, cultivées, sachant «trouver», instruites, belles, de bonne réputation, courtoises et avenantes.

Ainsi, ces femmes de l'aristocratie étaient la source d'inspiration des poètes. Il y a cependant des différences notables entre les poèmes des troubadours et ceux des trobairitz. Ceci est tout simplement dû au fait que les femmes et les hommes n’écrivaient pas pour les mêmes raisons. Alors que les hommes y trouvaient un moyen d’ascension sociale (raisons professionnelles), les femmes y trouvaient tout simplement un moyen d’expression (raisons personnelles).

Les écrits des trobairitz peuvent être divisés en deux catégories, à savoir les monologues amoureux et les dialogues poétiques. La première catégorie comprend les cansós, les sirventes et les coblas, tandis que la deuxième comprend les tensons.

Les thèmes récurrents de ces écrits sont, l’amour, les soucis amoureux, le désir, le besoin de l’ami pour combler une place vacante et le caractère arbitraire du rôle qui leur est donné par le code de la fin’amors. Les écrits de femmes s'apparentent plutôt à des journaux intimes. Leur poésie, bien qu’elle respecte la forme de la poésie courtoise, n'utilise pas de clichés. C'est dans un langage direct et sans ambiguïtés qu'elles lèvent le voile sur leurs sentiments les plus intimes. La plupart des écrits de femmes sont des tensons. Alors que les hommes utilisaient cette forme poétique pour traiter de questions d’actualité, les femmes s’en servaient pour demander conseil ou présenter une situation.

Une femme troubadour fait exception en ce qui a trait au thème et au genre : il s'agit de Gormonda de Monpeslier. Celle-ci, dans un sirventes, réfute point par point une attaque du troubadour Guilhem de Figueira contre le Vatican.

LE PROBLÈME DE L’INTERPRÉTATION

Étant donnés les thèmes de ces poèmes et le niveau social des femmes qui les composaient, on ne peut aller plus loin sans poser le problème de l’interprétation. En effet, une noble dame aurait-elle chanté haut et fort son désir pour un homme, qui a fortiori, n’était pas son mari ? On suppose que ces femmes, si elles ne chantaient pas elles-mêmes leurs poèmes, les faisaient interpréter par d’autres. Il s’agit néanmoins d’une question qui demeure controversée.

LE DÉCLIN DE L’AMOUR COURTOIS

C’est vers 1210, à la suite de la croisade contre les Albigeois, qu’a pris fin ce genre littéraire qui modela à jamais la conception occidentale de l’amour. En effet, cette croisade détruisit la plupart des cours occitanes du sud de la France où se trouvaient des troubadours. De plus, l’Église, qui avait toujours été intolérante face à cette forme poétique de langue vulgaire, déclara qu’il s’agissait là d’un véhicule de l’hérésie. Les femmes, les jeunes comme les veuves, durent se marier ou se remarier avec des nobles du Nord, perdant ainsi tous les privilèges que leur accordaient les lois occitanes.

Cette période de l’amour courtois a eu un impact notoire sur la vision de la femme dans la société occidentale. En effet, les troubadours ont assimilé les femmes à la Sainte Vierge. Ainsi, la femme idéale et la femme humaine se confondent, créant le mythe de l’amour courtois, l’amour d’une femme inaccessible. La femme devient l’objet de l’amour sublime. En agissant de la sorte, les troubadours ont créé pour les femmes un espace dans lequel elles étaient libres de s’exprimer.

ÉCRITS FÉMININS FICTIONNELS

À première vue, ces écrits de femmes semblent tomber dans la catégorie que le présent corpus tente d'éviter. En effet, le but du projet de recherche est de faire sortir les femmes des genres dans lesquels elles se retrouvent trop souvent cantonnées, soit le roman et la poésie. La catégorie «écrits féminins non fictionnels» représente une classification moderne qui s'applique très bien aux écrits récents. Cependant à l'époque des trobairitz, le fait qu'une femme écrive en utilisant les thèmes de l'amour courtois était tout à fait exceptionnel. Ainsi, si l’objectif de notre recherche est de lever le voile sur les genres littéraires dans lesquels la contribution des femmes n'est pas reconnue, le travail des trobairitz nous semble tout indiqué. En effet, on fait sans cesse hommage à ces hommes qui se promenaient de cour en cour et qui chantaient des poèmes en langue vernaculaire. On fait, par contre, rarement mention des femmes dans ce genre littéraire, et ce malgré le fait qu'elles aient joué un rôle important, tant du point de vue de son apparition que de celui de son développement.

Le but étant de pallier le manque d'information accessible aux étudiants, aux chercheurs et aux amants de la littérature dans le champ des écrits féminins, ce serait donc une hérésie de passer les femmes troubadours sous silence.

Une adaptation s'impose si nous devons apposer l'étiquette «écrits féminins non fictionnels» à une époque aussi lointaine que l'époque médiévale. Ce qui, actuellement, ressemble à de banals poèmes d'amour, revêtait, au Moyen Âge, une tout autre signification. En fait, les écrits des trobairitz entrent dans la catégorie des «écritures du moi» et de la «littérature intimiste», c'est-à-dire qu'ils s'apparentent aux mémoires, aux journaux intimes et à l'autobiographie. Si l’on se base sur la définition de l’autobiographie de Philippe Lejeune, on voit bien que les écrits des trobairitz entrent dans la catégorie des «poèmes autobiographiques» (p. 14). En effet, Lejeune définit ces derniers comme une forme de langage exprimant un récit rétrospectif en vers qu’une personne réelle fait de sa propre existence en mettant l’accent sur sa vie individuelle. D’ailleurs, la narration à la première personne vient rendre encore plus tangible cet aspect autobiographique.

La poésie des trobairitz représente une fenêtre ouverte sur les femmes du Moyen Âge. Cette fenêtre s’ouvre sur la période située entre de 1150 à 1210. Leurs écrits font partie des premières manifestations de ce qu’on qualifie à présent d’écriture féminine. De par son caractère libéré, cette poésie représente un des témoignages les plus directs que nous possédions sur les préoccupations sociales et personnelles des femmes de l’époque médiévale.

Bibliographie

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