L'interprétation des résultats des élections fédérales de 2000 en Ontario : quelques données à méditer

par François-Pierre Gingras
professeur au Département de science politique de l'Université d'Ottawa

Depuis l'annonce du raz-de-marée libéral en Ontario, on entend toutes sortes de commentaires mal informés sur les raisons de cette victoire. Pour interpréter avec justesse les résultats des élections de lundi dernier en Ontario, il faut tenir compte de certaines données qu'il est utile de souligner.

Déclin de la participation

Au départ, il faut noter que l'élection fédérale de 2000 a moins mobilisé l'électorat ontarien que celle de 1997: le taux de participation a chuté de 66% à 60%.

Il est vrai que les libéraux ont ajouté 2% à leur part de votes, ce qui leur a permis de récolter plus de votes que tous leurs adversaires réunis (plus de 51%) et 100 des 103 sièges. Néanmoins, à cause de la participation relativement faible au scrutin, n'oublions pas que seulement 31% des Ontariens ayant le droit de vote ont appuyé ces même libéraux.

Par rapport à 1997, le Nouveau Parti démocratique a vu sa part de votes diminuer de 2%, mais il détient maintenant un siège.

Pas d'union de la droite

Alors que l'Alliance canadienne espérait récupérer la majorité des votes progressistes-conservateurs de 1997, elle n'a ajouté que 4% à sa part de votes, tandis que la part de votes des progressistes-conservateurs diminuait d'autant.

Avec environ 24% des suffrages exprimés, les députés de l'Alliance canadienne n'ont cependant été élus que par 14% des électeurs et électrices ayant droit de vote.

L'union de la droite n'a jamais eu lieu en Ontario depuis la création du Parti réformiste. D'une part, le nombre de circonscriptions où les votes combinés des réformistes et des progressistes-conservateurs dépassaient ceux des libéraux fut de 27 en 1993 et de 28 en 1997. D'autre part, le nombre de circonscriptions où les votes combinés des alliancistes et des progressistes-conservateurs ont dépassé ceux des libéraux en 2000 est de 26, ce qui n'a rien d'un changement significatif.

Pour une analyse des chances électorales d'une union de la droite, suite aux élections fédérales de 1997, voir l'analyse de François-Pierre Gingras et Benoît Gauthier, « L'avenir de la droite fédérale en Ontario... »

Toronto, forteresse libérale

Dans la « couronne de Toronto », où l'Alliance canadienne fondait de grands espoirs, la participation électorale a chuté de 63% à 53%. Malgré tout, les libéraux ont obtenu légèrement plus de votes qu'en 1997. Pour leur part, les alliancistes y ont récolté moins de votes en 2000 que les réformistes en 1997.

Dans la ville même de Toronto, la participation électorale a chuté de 67% à 58%. Dans ce contexte, les appuis pour les candidats alliancistes sont passés d'environ 275 000 à environ 115 000 entre les élections de 1997 et 2000. De leur côté, les libéraux n'ont récolté que 512 000 votes en 2000, contre plus de 960 000 en 1997.

Toujours dans la région de Toronto, les deux seules circonscriptions qui avaient échappé aux libéraux en 1997 sont retournées au bercail libéral en 2000 (coïncidence à noter, le député sortant de chacune de ces circonscriptions avait quitté le parti sous la bannière duquel il avait d'abord été élu).

Dans Markham, le député allianciste Jim Jones (élu comme progressiste-conservateur en 1997) n'a pu conserver que 19% des voix face à un candidat libéral de prestige, l'ex-économiste en chef de la Banque royale.

Dans York-Sud-Weston, le député indépendant John Nunziata (élu comme libéral en 1993) n'a pu résister à un candidat libéral jouissant d'une très forte notoriété locale.

Les brebis égarées

En 2000, les libéraux ont perdu trois circonscriptions ontariennes qu'ils avaient gagnées en 1997; ce sont des cas vraiment exceptionnels dans le troupeau libéral fédéral en Ontario et elles ont peu de caractéristiques en commun.

Dans une seule de celles-ci (Renfrew-Nipissing-Pembroke), y a-t-il eu un déplacement significatif des votes progressistes-conservateurs vers le candidat de l'Alliance canadienne, ce qui lui a assuré la victoire (le vote progressiste-conservateur a diminué que d'environ 7 000 votes et le vote allianciste a augmenté d'environ 7 000 votes).

Dans l'autre circonscription passée à l'Alliance (Lanark-Carleton), le vote progressiste-conservateur n'a diminué que de 900 votes, tandis que les appuis alliancistes se sont accrus d'environ 8 000 votes, surtout aux dépens du candidat libéral ; l'est de la circonscription (Kanata) est fortement urbanisé et participe à la « nouvelle économie » alors que la partie ouest est davantage rurale.

Quant à la circonscription de Windsor-St. Clair, elle a donné la victoire au néo-démocrate Joe Comartin par une bien mince marge (372 votes) ; lors de l'élection complémentaire de 1999, il avait perdu aux mains du candidat libéral par seulement 91 votes.

Ottawa et les environs

À Ottawa et dans les environs, l'appui pour l'Alliance canadienne a été nettement plus élevé en 2000 qu'en 1997 (28% contre 17%) et l'appui pour les libéraux, plus faible (45% contre 53%) ; par ailleurs la part du vote des progressistes-conservateurs est restée stable à 17%.

Dans la même région, l'appui pour l'Alliance canadienne a aussi été plus élevé qu'ailleurs en Ontario (28% contre une moyenne provinciale de 24%) et l'appui pour les libéraux, plus faible (45% contre une moyenne provinciale de 51%).

Un électorat satisfait

Enfin, on pourrait se demander si les Ontariens ne seraient pas entrés depuis l'année dernière dans une phase de satisfaction et de reconnaissance électorale à l'endroit de leurs élus, du moins à première vue.

Au plan provincial, le gouvernement Harris a d'abord été réélu 1999 avec plus de votes qu'en 1995, malgré que l'agglomération torontoise soit demeurée farouchement libérale.

Puis, lors des élections municipales au début de novembre 2000, le président de la municipalité régionale d'Ottawa-Carleton, Bob Chiarelli, a été élu à la tête de la nouvelle ville d'Ottawa tandis que le maire populiste Mel Lastman se faisait réélire à Toronto avec l'appui écrasant de plus de 80% des votes.

Les Loyalistes disaient que le diable qu'on connaît vaut mieux que celui qu'on ne connaît pas. Les Ontariens et les Ontariennes craindraient-ils maintenant le changement ? Ou bien y a-t-il des raisons plus profondes à leur comportement électoral ? Dans une province pluraliste et complexe comme l'Ontario, il est toujours périlleux et imprudent d'offrir trop vite des explications générales.


Voici comment citer cette page :
François-Pierre Gingras , « L'interprétation des résultats des élections fédérales de 2000 en Ontario : quelques données à méditer », http://aix1.uottawa.ca/~fgingras/text/ontario2000.html, affiché le 28 novembre 2000 (mis à jour le 29 novembre 2000).

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Texte, conception et réalisation © François-Pierre Gingras, 2000.