La représentation des questions identitaires dans les médias à l'ombre du 11 septembre 2001
par François-Pierre GINGRAS

Université d'Ottawa

Dans toute leur horreur et leur soudaineté, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 contre des cibles aux États-Unis n'ont laissé guère de personnes indifférentes et c'est devenu un cliché (ce qui n'en fait pas pour autant une vérité) de répéter que le monde ne sera plus jamais pareil.

Les spécialistes n'en ont pas fini d'analyser avec application le pourquoi, le comment et les effets de l'attaque simultanée contre le World Trade Center et le Pentagone. Au-delà des motivations religieuses ou politiques particulières des auteurs et des commanditaires de ces attentats, une partie de l'opinion publique internationale a interprété leurs gestes comme une réaction contre la mise en place d'un ordre mondial dominé par les États-Unis et leurs partenaires.

En effet, depuis quelques années, on assiste à une recrudescence de militantismes qui s'opposent à l'aspiration d'acteurs occidentaux d'imposer à l'ensemble de la planète leurs valeurs et le nouvel ordre mondial qui en découle. Des intégristes de toutes les religions aux écologistes de toutes les latitudes, des militants multicartes aux sans-abris sans-papiers, des anarchistes aux zapatistes, ceux qui se sentent menacés par ces changements à l'échelle de l'humanité ont en commun de revendiquer le droit à la différence et de refuser l'homogénéisation des identités.


Les médias et la différence

Les représentations et les attitudes qu'on développe à l'endroit de la réalité politique dépendent pour une bonne part de la perception des événements particuliers qu'on acquiert à partir des informations et des interprétations diffusées par les médias. Ceci dit, il y a plusieurs hypothèses parfois contradictoires sur la manière dont l'opinion publique se forme et s'informe sur les relations internationales (Braeckman, 1996 ; Carment et James, 1997 ; Shawcross, 2000).

Dans ce contexte de contestation, quelle représentation de la « différence », précisément, les médias (ces soi-disant éducateurs du public) transmettent-ils à leurs lecteurs dans la couverture des nouvelles internationales au cours d'une période de crise comme celle qui a suivi le 11 septembre 2001 ?

Lorsqu'ils abordent les différences identitaires, comment les médias contribuent-ils à modeler l'opinion publique, ces médias qu'Alfred de Vigny qualifiait de flatteurs complaisants et de miroirs dociles de l'âme bourgeoise ?

L'analyse des médias canadiens devrait fournir des pistes intéressantes de réflexion à ce sujet, puisque le Canada (comme la France, mais pour d'autres raisons) entretient des rapports paradoxaux d'amour et de haine avec les États-Unis.

Comme l'écrivent Donneur et Soldatos (1988 : 43) la politique canadienne sur la scène internationale reste discrète car le Canada s'implique sous l'égide des États-Unis, qui demeuraient à l'automne 2001, si l'on en croit le président George W. Bush, les « meilleurs amis des Canadiens ».

Selon certains, cette retenue amènerait même les médias canadiens à s'aligner sur ceux des États-Unis dans le traitement des informations mettant en cause ces derniers. Dans son étude de l'image de l'Orient arabe dans les médias nord-américains, Takia M'Hamsadji (1987) a trouvé que l'influence américaine se reflétait dans la manière d'aborder les sujets d'information au Canada. Dans le cas particulier de la Guerre du Golfe en 1991, les médias canadiens et américains auraient présenté une image homogène des causes et objectifs politiques, économiques et militaires du conflit (Winter, 1992).

En outre, toute proportion gardée, dans nul autre pays que le Canada ne regarde-t-on autant les productions télévisuelles et cinématographiques américaines, dont le patriotisme - voire le chauvinisme - est manifeste.

Et pourtant, rien n'insulte davantage un bon Canadien qu'on le prenne pour un neveu de l'Oncle Sam : au nord du 49e parallèle, c'est presque un second sport national pour les Canadiens d'exécrer l'arrogance et le manque de tact notoires de leurs encombrants et puissants voisins, le premier sport national étant bien sûr le hockey (et en 2002, les Canadiens n'ont pas manqué de fêter les victoires olympiques de leurs équipes masculine et féminine de hockey aux dépens de celles des États-Unis !).


La méthodologie


Pour une première exploration, l'auteur et un certain nombre de ses étudiants et étudiantes ont analysé systématiquement la représentation des différences identitaires dans les nouvelles internationales dans cinq quotidiens, du 8 au 21 novembre 2001 inclusivement : deux quotidiens à vocation régionale publiés dans la capitale fédérale (Le Droit et The Ottawa Citizen), les deux quotidiens « nationaux » du Canada anglais (The Globe and Mail et The National Post de Toronto) et le plus respecté des quotidiens à fort tirage du Canada français (La Presse de Montréal).

Ayant en tête l'hypothèse générale que la perception qu'ont les Canadiens des conflits à l'étranger repose en partie sur la perception qui leur vient des médias, nous avons cherché d'abord à établir la place relative occupée par les différences identitaires dans la couverture des nouvelles politiques internationales, puis à vérifier si la représentation de ces différences identitaires était plutôt positive ou négative.

Pour réduire le plus possible l'effet de la subjectivité individuelle, l'analyse de chaque quotidien a été effectuée séparément par au moins trois équipes de trois étudiants, puis comparée et, en cas de désaccord, arbitrée par l'auteur. S'il a été relativement facile d'obtenir un consensus quant à l'identification des informations politiques internationales à caractère identitaire, il fut souvent plus délicat de déterminer si leur représentation était positive, négative ou neutre. Pour ne pas alourdir ce texte, on trouvera en annexe les définitions opératoires des principaux concepts utilisés.

Comme il s'agissait essentiellement d'une recherche exploratoire, ne portant que sur deux semaines et cinq journaux, il ne faudra pas s'attendre à des conclusions tellement généralisables, d'autant plus que la scène internationale, en cet automne 2001, était dominée par une « guerre au terrorisme » peu propice aux reportages sur l'indulgence réciproque des belligérants…

En revanche, il ne faudrait pas trop insister sur le caractère prétendument exceptionnel de l'automne 2001, en oubliant la guerre menée par l'OTAN contre la Yougoslavie en 1999 et avant cela la Guerre du Golfe, et aussi tous les points chauds qui contribuent à chaque année à faire de L'état du monde une compilation d'un nombre apparemment record de crises, d'affrontements et de tensions. Déjà au dix-neuvième siècle, Charles Baudelaire écrivait dans Mon cœur mis à nu :

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour ou quel mois ou quelle année, sans y trouver à chaque ligne de la perversité humaine la plus épouvantable […]. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerre, crimes, vols, impudicité, tortures, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.

Plus récemment, on a soutenu que les conflits ethnico-culturels ont augmenté de façon significative et causé plus de cinq millions de victimes depuis la Guerre du Golfe (Rotberg, 1996 :V) et que dans de telles circonstances, l'attention de chacun est mobilisée, avec ou contre son gré (Virilio, 1991 : 46).

Les informations politiques internationales

On sait que la quantité d'information influence depuis longtemps l'impression des Canadiens concernant les conflits à l'étranger (Maistre, 1976 : 51-56). Au cours des deux semaines sous étude, le dépouillement des cinq quotidiens a produit un corpus d'informations politiques internationales constitué de 1270 titres, 1205 articles, 680 photographies, 44 caricatures, 29 cartes géographiques, diagrammes ou graphiques, pour un total de 3043 unités d'information, c'est à dire plus de 600 unités en moyenne par journal, la moyenne quotidienne oscillant entre 33 unités pour Le Droit et 60 unités pour La Presse.

Un tel volume d'informations tend à donner raison à Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts (1999 : 231) lorsqu'ils affirment que « la politique étrangère se fait au quotidien et implique chaque individu ». Du moins, chaque individu qui s'informe.

Au cours de la période sous étude, en novembre 2001, environ la moitié des titres des nouvelles politiques internationales portaient sur le terrorisme et la lutte au terrorisme tel que défini par la classe politique occidentale. En particulier, pendant toute la période analysée, les cinq journaux avaient une section spécifique (un nombre variable de pages identifiées par une bannière du type « La guerre au terrorisme ») sur la campagne contre Al Qaida, le réseau d'Oussama ben Laden. Certains des quotidiens analysés ont aussi publié des reportages exclusifs d'envoyés spéciaux aux quatre coins de la planète pour couvrir aussi bien les luttes en Afghanistan et les tensions au Pakistan que leurs répercussions en Arabie Saoudite, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et ailleurs. Ceci rejoint l'observation bien documentée que le terrorisme est un thème médiatique éminemment chargé. (Alali et Eke, 1991).

En termes géopolitiques, tout considéré, presque un tiers des informations politiques internationales analysées pendant cette période traitaient directement du conflit afghan et du réseau Al Qaida. Arrivait en second lieu un événement local de portée internationale  : la réunion du G20 à Ottawa (15% des nouvelles), suivi des informations sur la Palestine et Israël (10%), les Balkans (4%) et une foule d'autres points chauds du globe tels le Pays basque, l'Irlande du Nord, le Népal, le Congo, la frontière indo-pakistanaise, le Kosovo et la Bulgarie, la Kabylie algérienne, etc.

C'est Baghat Korany (1987 : 15) qui écrivait : « La vision du monde est influencée et même façonné par les médias d'information et cette influence est d'autant plus grande lorsque les gens auxquels l'information est destinée sont éloignés du lieu où se produit l'événement. »

La place des différences identitaires dans les informations internationales

Dans quatre des cinq journaux analysés, la plupart des informations internationales faisaient état de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté, de race ou de région géographique, à l'intérieur d'un même pays ou entre deux pays ou plus. C'est ce que nous appellerons des différences identitaires (en excluant, pour les fins de cette analyse, les distinctions de classe ou d'idéologie).

Le Tableau 1 distingue la place occupée par les différences identitaires dans les titres, les articles, les photographies, les caricatures et les graphiques traitant de sujets internationaux dans les cinq quotidiens au cours de l'ensemble de la période étudiée.

Tableau 1
Proportion de questions identitaires
parmi toutes les nouvelles politiques internationales*
(8 au 21 novembre 2001)

  The national Post (Toronto-CanWestGlobal) Le Droit (Ottawa-Gesca) The Citizen (Toronto-CanWestGlobal) La Presse (Montréal-Gesca) The Globe and Mail (Toronto-Bell Globemedia)
titres 74 % 71 % 63 % 53 % 38 %
articles 77 % 81 % 70 % 66 % 37 %
photos 92 % 79 % 76 % 44 % 46 %
caricatures 100 % 83 % 36 % 80 % 54 %
graphiques 100 % -- 80 % 90 % 46 %
tout contenu 86 % 77 % 68 % 58 % 39 %
* Sous le nom du quotidien figurent la ville de publication et la chaîne propriétaire.

Les nouvelles touchant les différences identitaires se trouvaient habituellement au début des nouvelles internationales, mais il arrive que d'autres informations internationales se soient imposées, comme l'écrasement d'un avion dans un quartier résidentiel à New York, le 15 novembre, qui fit la une de certains quotidiens.

Même si on assiste à un accroissement considérable et rapide de la diversité des sources et de quantité d'information sur ce qui se passe à l'étranger (McQuail, 1994), on a souvent soutenu que les médias s'abreuvaient trop souvent à une source unique ou à des sources trop semblables (Bourdieu, 1992, 1996 ; pour un examen du cas canadien, voir Raboy, 2000). Même si c'était sans doute au moins partiellement exact à l'automne 2001, la place des différences identitaires dans les informations internationales variait considérablement d'un quotidien à l'autre.

Ainsi, pour ne prendre que les deux quotidiens « nationaux » du Canada anglais (tous deux de droite et publiés à Toronto), 86% des informations politiques internationales du National Post se caractérisaient par une priorité aux références identitaires, contre seulement 39% dans le Globe and Mail. Quant au troisième quotidien anglais ayant fait l'objet d'un dépouillement, le Citizen d'Ottawa, il se distinguait assez bien du journal torontois appartenant à la même chaîne CanWest Global. Une différence analogue s'observait entre les quotidiens de langue française de l'échantillon, tous deux appartenant à la chaîne Gesca.

Les représentations des différences identitaires dans les informations internationales

On a déjà remarqué que l'opinion publique repose sur des représentations médiatiques, en particulier sur ce que les médias rapportent aux dépens de ce qu'ils laissent de côté (Entman, 2000: 13). La distinction est sans doute cruciale en temps de crise (Mattelart et Mattelart, 1979).

Selon les journaux dépouillés, de 60% à 66% des articles de politique internationale à contenu identitaire portaient spécifiquement sur l'Afghanistan et le réseau Al Qaida. Cette proportion augmentait à environ 72% pour les photographies et 100% pour les caricatures traitant de questions internationales sous l'angle des différences identitaires.

Quant à la nature des différences identitaires les plus souvent abordées, on relevait, aux premières places la nationalité ou l'ethnicité (dans plus de 60% des cas) et la religion (17%).

Ces données corroborent la perception d'autres chercheurs. Il ne fait évidemment pas de doute que les différences identitaires se retrouvent au cœur de nombre de conflits politiques (Hamelink, 1997 ; Horowitz, 1985 ; Staub, 2000), en particulier les différences liées à la religion ou au groupe ethnique, qui ont le douteux avantage d'être faciles à repérer et donc, croit-on, à interpréter, encore qu'ils soient moins souvent la cause que la conséquence du jeu des intérêts politiques ou économiques (Bacher, 2000 ; Gallois, 1995 ; Ryan, 1995 ; Seaton, 1999).

Notre analyse du type de représentations que certains médias canadiens ont faites des différences identitaires ne contredit pas le diagnostic de plusieurs autres chercheurs, pour qui les médias attribuent facilement le blâme à des groupes particuliers et caractérisent les antagonismes comme ethniques (Seaton 1999 : 43-45), ou accréditent l'idée d'une haine atavique entre groupes ethniques comme principale explication des conflits contemporains (Staub, 2000 : 369).

Bien qu'on observe une variation considérable d'un journal à l'autre, souvent plus de la moitié (de 47% à 84%) des grands titres étalaient une représentation défavorable des différences identitaires, comme l'indique le Tableau 2.

Par représentation défavorable des différences identitaires, on entend ici tout ce qui associe l'existence de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté, de culture, de race ou de région, à des tensions, conflits, irritations, antagonismes, discordes, rivalités, luttes, combats, inégalités, dangers, violence, fragilité, faiblesse, etc.

Tableau 2
Classification des représentations identitaires dans les titres
des nouvelles politiques internationales
(8 au 21 novembre 2001)

  National Post Globe and Mail Le Droit La Presse Citizen
négatives 84 % 53 % 49 % 49 % 47 %
neutres 5 % 27 % 23 % 20 % 18 %
positives 11 % 20 % 29 % 31 % 35 %
N=100% 224 74 114 182 168


* On a arrondi les pourcentages, ce qui explique pourquoi leur somme semble parfois différente de 100%.

Dans 40% à 50% des cas, les titres offrant une représentation défavorable des différences identitaires faisaient référence à l'Afghanistan et au réseau Al Qaida, dans environ 35% pour la Palestine et Israël, ce qui laissait entre 20% et 25% pour toutes les autres parties du monde.

Les titres étalant une représentation défavorable des différences identitaires prenaient d'autant plus de place que les titres au contraire positifs, déjà moins nombreux, chapeautaient dans environ 40% des cas des nouvelles brèves sur une seule colonne.

Ce qui était vrai pour les titres avait tendance à l'être aussi pour les articles eux-mêmes, qui semblaient présenter les différences identitaires sous un jour d'autant plus favorable que l'article était court et peu en évidence.

Environ 90% des photographies reproduites en première page des cinq quotidiens soulignaient des différences identitaires, en général en faisant ressortir des caractéristiques ethniques ou religieuses. Comme en témoigne le Tableau 3, environ les deux tiers de ces photos exprimaient une représentation défavorable de telles différences (par exemple, une photographie de militaires américains attaquant des Talibans). La représentation des différences identitaires tendait cependant à leur être plutôt favorable lorsqu'une photographie montrait les alliés du Canada dans la guerre contre Al Qaida (par exemple, une photographie de militaires britanniques et américains dans une opération conjointe).

Tableau 3
Classification des représentations identitaires dans les photographies
des nouvelles politiques internationales
(8 au 21 novembre 2001)


  National Post Globe and Mail Le Droit La Presse Citizen
négatives 87 % 53 % 43 % 43 % 40 %
neutres 1 % 24 % 27 % 20 % 19 %
positives 12 % 23 % 30 % 37 % 41 %
N=100% 177 62 30 60 98

 

On ne doit pas s'étonner que les caricatures éditoriales traitant de différences identitaires dans l'actualité internationale aient eu très nettement tendance (dans 60% à 100% des cas) à ridiculiser les acteurs « différents » et à associer la différence à des conflits, nous rappelant la fameuse phrase de Stendhal : « J'ai assez vécu pour voir que différence engendre haine » (Le Rouge et le Noir).

Au contraire, la plupart des cartes géographiques, diagrammes et graphiques illustrant les différences identitaires dans l'actualité internationale ne véhiculaient pas de représentation défavorable de celles-ci.

Quand on considère toutes les informations faisant état de différences identitaires au cours de la période étudiée, on s'aperçoit qu'une moitié portait sur l'Afghanistan et une fois sur deux, les médias analysés exposaient une représentation défavorable des différences identitaires dans le conflit afghan.

Et alors ?

Comme un conflit international était au centre de l'actualité politique, notre analyse a permis de constater que les médias projetaient l'image d'une « lutte pour des valeurs et des biens rares, où les acteurs cherchent à neutraliser, léser ou éliminer leurs rivaux » (Mironesco, 1982 : 26).

Le dépouillement pendant deux semaines de cinq journaux, si influents soient-ils dans leurs milieux respectifs, ne saurait évidemment permettre de vérifier quelque hypothèse que ce soit. Même si l'on supposait que ces quotidiens fussent caractéristiques de la presse canadienne (ce qui reste à démontrer), rien ne permet d'affirmer que les deux semaines en question aient été représentatifs de tout ce qui s'est publié au Canada dans l'ombre du 11 septembre.

En revanche, on retiendra deux conclusions qui ne sont pas sans intérêt.

D'une part, l'analyse minutieuse des informations internationales dans trois des quotidiens les plus influents du Canada (The Globe and Mail et The National Post de Toronto, La Presse de Montréal) ainsi que dans les deux quotidiens les plus respectés de la capitale canadienne (Le Droit et The Ottawa Citizen) ne laisse aucun doute à l'effet que les différences identitaires occupaient une place de premier plan dans la couverture des nouvelles politiques internationales deux mois après le 11 septembre 2001 et que la représentation de ces différences identitaires était davantage défavorable que favorable.

D'autre part, on a observé des variations considérables dans le traitement des différences identitaires d'un quotidien à l'autre, qu'ils appartiennent ou non à la même chaîne de médias. Cet état de fait est sans doute dû à l'autonomie considérable dont jouissait chaque journal et à la diversité des sources auxquelles les cinq quotidiens s'alimentaient (particulièrement variées pour La Presse, nettement plus limitées pour Le Droit).

Dans ce contexte, il se peut fort bien que, prise dans son ensemble, la presse (en particulier la presse écrite) ne modifie guère l'opinion de ses lecteurs sur les événements rapportés (Nesbitt-Larking, 2001 : 285-304 ; Crigler, 1996), mais les reflète et les encadre dans une relation fort complexe et ambiguë (Boltanski, 1993 ; Kennedy, 1993  ; Kerbel, 1995). Des spécialistes y voient le citoyen recherchant et interprétant de manière active et critique l'information qu'il apprécie, même dans les termes les plus abstraits, en fonction des expériences de sa propre vie (Neuman, Just et Crigler, 1992).

Si est vraisemblable que les décisions des journalistes, des commanditaires et des directeurs de la programmation orientent de manière significative la présentation de l'information selon une perspective particulière de la « réalité » (Kamieson et Campbell, 1992), notre analyse ne permet pas d'avaliser les critiques courantes à l'endroit du manque de rigueur des médias qui auraient tendance à adopter systématiquement l'idéologie dominante et à se comporter consciemment ou non en défenseurs de l'ordre établi (Collon, 1994  : 199). Pour un quotidien (The National Post) qui appuyait assez ouvertement la politique du gouvernement américain de « la lutte contre le Mal  », d'autres (en particulier La Presse) publièrent de nombreuses informations critiques de cette politique apparemment fondée sur une vision tronquée de la réalité et de l'appui qu'elle recevait du gouvernement canadien.

Si, comme l'a soutenu Tareq Y. Ismael (1984 : 76-79), les conflits à l'étranger sont très mal compris au Canada, la faute n'en revenait plus uniquement aux quotidiens à l'automne 2001, qui ont publié de nombreux dossiers équilibrés sur l'Islam, l'Afghanistan, la mondialisation et la politique étrangère des États-Unis, dans un effort de favoriser chez les lecteurs une opinion bien informée. Un quotidien comme La Presse, en particulier, s'est fait un point d'honneur de publier en parallèle et à plusieurs reprises des opinions opposées recueillies auprès d'observateurs avertis.

Notre analyse n'a pas permis non plus de révéler, dans l'ensemble, des préjugés anti-arabes ou anit-musulmans d'une ampleur semblable à ceux observés à l'occasion de la couverture de la Guerre du Golfe par Kashmeri (1991). Il faut dire que de tels préjugés semblent caractériser davantage les dépêches des agences de presse américaines que celles des autres sources d'information. Malgré tout, le caractère exotique et sensationnel de bon nombre de photographies et les nombreuses caricatures se moquant d'Oussama ben Laden et des Talibans ont sans doute contribué à peindre l'ethnicité sous un jour défavorable en faisant appel tantôt à des figures plus ou moins mythiques, comme le suggèrent Hudson et Sampson (1999 : 673).

Le dépouillement a aussi permis d'observer à plusieurs reprises des dérapages dans l'attribution d'un lien de causalité entre les différences identitaires, surtout ethniques ou religieuses, et l'émergence d'un conflit politique (que ce soit en Afghanistan, en Palestine, en Irlande du Nord, au Congo, en Algérie ou ailleurs). Comme le font remarquer avec justesse Ryan (1995 : 23) et Stavenhagen (1996), l'expression « conflit ethnique » renvoie davantage à la forme du conflit qu'à sa cause, puisqu'il s'agit en fait de conflits sociaux, politiques et économiques entre des groupes qui s'identifient mutuellement en termes ethniques - souvent à l'instigation de ce que nous appellerons des entrepreneurs politiques opportunistes exploitant habilement l'ignorance et les frustrations.

Pour revenir aux simplifications des journalistes, qu'il s'agisse de court-circuits rédactionnels, d'ignorance pure et simple ou de préjugés obsessifs, il est clair qu'elles ne favorisent pas une bonne compréhension des luttes sociopolitiques, compréhension qui nous apparaît à la base d'une démarche citoyenne.

En somme, si l'on croit que l'opinion publique internationale peut avoir un effet réel, positif ou négatif, sur l'évolution des conflits politiques (Staub, 2000 : 371-380 ; William et Jesse 2001 :571), l'analyse de quelques des médias canadiens à l'automne 2001 est encourageante, mais il reste bien du chemin à faire pour revaloriser les différences identitaires et montrer qu'elles ne sont pas aussi souvent qu'on le croit les causes immédiates des rivalités.


Ouvrages cités

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Annexe : définitions opératoires

Pour les fins de ce travail, on entend par nouvelles ou informations le contenu du journal en entier (du 8 au 21 novembre 2001 inclusivement), y compris tout cahier spécial, les reportages, les éditoriaux, les chroniques et les opinions des lecteurs, mais en excluant les pages sportives, l'horaire de télévision, les prévisions météorologiques, les bandes dessinées, toute forme de publicité payée, les avis de décès, mariages et naissances, etc.

Les nouvelles de nature politique comprennent toutes les nouvelles qui se rapportent à une personne, un organisme ou un événement concernant un gouvernement ou une administration publique, à la participation politique sous toutes ses formes, au soutien ou à la contestation du régime politique, à l'exercice du pouvoir, de l'autorité ou de l'influence, y compris la constitution, la législation et les activités électorales ou partisanes, la participation à des groupes de pression ou d'intérêt, à des manifestations, des activités publiques, des discours ou autres interventions publiques pacifiques ou violentes. On considère comme « politique » toute référence aux domaines de l'éducation, de la justice, des forces armées, de l'environnement, etc. si elle se rapporte au gouvernement ou à des personnes détenant une position publique et officielle ou identifiée à un parti politique, un groupe ou des personnes tentant d'exercer une influence sur le régime politique, la constitution, les politiques gouvernementales, les acteurs politiques ou les relations internationales.

Les nouvelles internationales comprennent toutes les nouvelles politiques contenues dans le journal, sauf celles qui touchent principalement (a) la politique intérieure du Canada ou des États-Unis ou (b) les relations bilatérales entre le Canada et les États-Unis.

Les questions identitaires comprennent toutes les nouvelles faisant état de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté, de race ou de région géographique, à l'intérieur d'un même pays ou entre deux pays ou plus. Les autres sources de différences (y compris celles s'appuyant sur des distinctions de classe ou d'idéologie socioéconomique) sont exclues pour les fins de cette analyse.

Par couverture des nouvelles, on entend tout genre de traitement de l'information, en distinguant les titres, les articles, les photographies, les caricatures éditoriales, les graphiques (y compris les cartes géographiques).

Par représentation positive des différences identitaires, on entend tout ce qui présente de manière favorable l'existence de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté, de culture, de race ou de région, comme source de variété désirable ou de richesse culturelle, manifestation de succès, bonne entente, accord, harmonie, bonheur, prospérité, réussite, calme, paix, sécurité, force, puissance, dynamisme, vigueur, etc.

Par représentation négative des différences identitaires, on entend tout ce qui présente de manière défavorable l'existence de distinctions de langue, de religion, d'ethnicité, de nationalité, de citoyenneté, de culture, de race ou de région, comme source de tensions, conflits, irritation, antagonismes, discordes, rivalités, luttes, combats, violence, danger, fragilité, faiblesse, etc.

On a classé sous la catégorie de représentation neutre, tout ce qui ne peut être classé comme représentation positive ou négative. Lorsqu'une nouvelle comporte une combinaison d'éléments positifs et négatifs, on classe si possible le contenu selon la représentation dominante, tenant compte, au besoin, des éléments qui l'accompagnent (par exemple, le titre, le contenu de l'article, la photo adjacente).

L'auteur tient à remercier les nombreux étudiants et étudiantes de son cours de méthodologie d'avoir effectué une étude préliminaire des journaux, dont les résultats lui ont donné l'idée de pousser plus loin l'analyse.


GINGRAS, François-Pierre, « La représentation des questions identitaires dans les médias à l'ombre du 11 septembre 2001 », Dialogue politiques, revue plurielle de science politique, no 1 (printemps 2002) http://www.la-science-politique.com/revue/revue1/article4.htm.

Page mise à jour le 17 juillet 2002.


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