L'utilisation des ressources d'Internet
et les travaux scientifiques :

questions d'appréciation

par François-Pierre Gingras
professeur à l'École d'études politiques
Université d'Ottawa
Ottawa (Ontario) Canada

www Il y a de tout sur Internet : du meilleur au pire en passant par l'insignifiant et le grandiose. Vous cherchez de l'information pour la rédaction d'un travail universitaire en sciences sociales ? Il y a fort à parier qu'avec plus ou moins d'effort, vous en trouverez sur la Grande toile.

[à consulter]Si vous êtes néophyte en matière de navigation et de recherche sur Internet, voici deux sources utiles pour débuter :
[à consulter]Si vous vous demandez comment bien formuler un projet de recherche, consultez :

Mais que vaut l'information que vous trouverez sur Internet ?

De façon générale, le doute méthodique est de rigueur.

Comme l'écrivait le journaliste Michel Arseneault dans « Mensonges et attrapes @ gogo » (L'actualité, 1er septembre 1997, p. 65), « Pour qui laisse son sens critique au vestiaire, Internet est un terrain miné, semé de canulars, de fausses nouvelles et d'attrape-nigauds ». Quelques sites cherchent à faire le point sur des mythes répandus : Don't Spread that Hoax! et en particulier Urban Legends and Folklore.

Au sujet de la recherche en vue de travaux universitaires, Danielle Boisvert, spécialiste en moyens techniques d'enseignement, écrit pour sa part :

Le chercheur s'illusionnerait s'il pensait que tout se trouve sur Internet et que l'on a pas besoin de chercher ailleurs. Internet jouit actuellement d'une campagne de promotion très soutenue et beaucoup de gens croient y trouver facilement ce qu'ils cherchent. C'est une erreur. La réalité est que cet outil est en développement et c'est souvent l'anarchie qui colore les sites repérés. [...] Avant de vous lancer tout azimut dans cette toile, il importe de vous sensibiliser à l'importance d'évaluer la qualité de l'information que vous trouverez et de développer un esprit critique par rapport à celle-ci.
(« Recherche documentaire et accès à l'information », op. cit., pp. 91)

grenouille
Avant d'utiliser l'information disponible sur Internet,
il vous faut donc évaluer sa crédibilité.

Comment évaluer la crédibilité d'un document ?

Demandez-vous d'abord si la documentation électronique que vous avez trouvée est une source primaire ou une source secondaire. Puis, posez-vous la question de la crédibilité de la source et de sa représentativité.

 



Source primaire ou secondaire ?

Définitions générales

En recherche sociale, une source primaire, c'est l'information recueillie expressément pour les fins d'une recherche et sur laquelle portera votre analyse. On utilise parfois l'expression « données originales » pour désigner une source primaire.

Les données secondaires sont des données que le chercheur utilise à des fins autres que celles pour lesquelles elles ont été produites en premier lieu (voir à cet effet le chapitre de Jean Turgeon et Jean Bernatchez « Les données secondaires » dans l'ouvrage déjà mentionné sous la direction de Benoît Gauthier, Recherche sociale: de la problématique à la cueillette des données).

On parle habituellement donc de sources secondaires quand on a affaire à des analyses, interprétations, évaluations, compilations, reproductions ou commentaires faits par d'autres personnes à partir des faits sur lesquels portent votre recherche. Ces sources secondaires vous aident à apprécier, interpréter et analyser ce qui vous intéresse. Benoît Gauthier fait aussi remarquer que les sources secondaires incluent aussi les données primaires recueillies par quelqu'un d'autre, p.ex., les micro-données des enquêtes de Statistique Canada sont disponibles, sans aucune interprétation ou traitement (sauf pour protéger la confidentialité); il s'agit néanmoins de données secondaires.


Illustrations

Prenons un exemple : vous désirez connaître combien de personnes ont participé à certaines activités politiques durant la dernière année.
À moins de disposer de moyens énormes, vous n'êtes pas en mesure de recueillir cette information vous-mêmes directement. Il n'y a donc pas possibilité de constituer une source primaire.
Une recherche sur la question a pourtant été faite par Statistique Canada : il s'agit de données secondaires que vous pouvez interpréter.


Second exemple : vous faites une recherche sur le programme politique du Parti conservateur du Canada.
Vous pouvez recueillir cette information en vous procurant la version imprimée du programme ou en consultant le site du Parti conservateur du Canada. Ce sera votre source primaire.
En parcourant les groupes électroniques de discussion ou en naviguant sur les sites d'internautes politisés, vous trouverez des appuis et des critiques au programme du Parti progressiste-conservateur du Canada. À l'occasion, des médias (comme Le Droit, La Presse, Le Devoir, Radio-Canada ou d'autres) publient des nouvelles à propos des interventions de Jean Charest ou d'autres députés du PC. Tous les documents qui reproduisent, commentent ou analysent le programme de ce parti, les discours de son chef, les interventions de ses députés sont des sources secondaires.

 


Considérons un autre exemple : votre recherche porte sur l'idéologie d'un mouvement social, disons le mouvement indépendantiste au Québec.
Vous pouvez interviewer personnellement des leaders indépendantistes ou faire l'analyse de contenu des programmes, discours des organismes indépendantistes en se rappelant que l'idéologie d'un mouvement social comporte souvent des variantes selon ses porte-parole. On considère comme des sources primaires les documents qui sont publiés (sur papier ou sur Internet) par des organismes souverainistes reconnus tels... le Parti québécois, le Bloc québécois, les Intellectuels pour la souveraineté, les Mouvement national des Québécois. Sont aussi des sources primaires des documents faisant état des principes, valeurs et positions souverainistes de personnes ou groupes souverainistes moins connus, voire parfois franchement marginaux. Mais attention à la représentativité des porte-parole : vous tomberez sur des groupuscules extrémistes et des individus résolument fanatiques parfois désavoués par les principaux leaders du mouvement! La question de représentativité se pose toujours quand on a affaire à un mouvement social.
Sont des sources secondaires tous les documents qui analysent, critiquent, commentents, interprètent les idées, comportement et attitudes des indépendantistes, ou reproduisent (plus ou moins fidèlement) des textes indépendantistes. C'est le cas, par exemple, des groupes de discussion <news:alt.quebec.souverain> ou <news:alt.qc.politique>, et des dossiers sur l'indépendantisme. Quand on reproduit, avec ou sans commentaires, des documents, favorables ou non à l'indépendance, (comme le Manifeste du FLQ en 1970, celui de Pierre Elliot Trudeau « J'accuse Lucien Bouchard », ou les nombreux qu'on retrouve sur le site Vigile), ce sont aussi des sources secondaires.


Situations particulières à surveiller

Un même texte peut tantôt être une source primaire, tantôt une source secondaire, selon qui contrôle le site où il est publié.
Textes originaux et textes reproduits.
Le texte original d'un discours prononcé par une personnalité politique ou encore les positions officielles d'un gouvernement, d'un parti ou d'un organisme, tels que publiés sur les sites officiels du gouvernement, des partis ou des organismes eux-mêmes sont des sources primaires.
Une « nouvelle », signée ou non par un journaliste ou provenant d'une agence de presse, rapportant un événement ou un discours, un compte-rendu ou l'analyse d'une intervention d'une personnalité politique, de même qu'un éditorial, une chronique, une opinion commentant l'état des discussions constitutionnelles constituent habituellement des sources secondaires.

Les discours de personnalités politiques et les positions officilelles deviennent des sources secondaires dès qu'ils sont reproduits sur des sites (médias, associations, individus) qui ne sont pas sous la responsabilité de l'auteur du discours ou du groupe ou de l'organisme dont il fait partie.

Par exemple, les discours sur le fédéralisme du ministre fédéral Stéphane Dion ou de l'ex-premier ministre du Québec Lucien Bouchard étaient des sources primaires quand ils se trouvaient sur le site de leurs gouvernements respectifs, mais sont devenus des sources secondaires quand on les a reproduits dans un quotidien comme La Presse ou sur un site souverainiste comme celui de Vigile.

qui? Il est donc primordial de savoir qui est l'éditeur ou le « propriétaire » du site où se trouve l'information. Consultez à ce sujet « Comment citer des sources sur Internet dans un travail scientifique ».


Un même texte peut tantôt être une source primaire, tantôt une source secondaire, selon l'objet de la recherche.
Qu'est-ce que vous étudiez au juste ?
Si vous désirez analyser l'idéologie souverainiste, vous sources primaires se trouvent dans les sites souverainistes, dont on a donné des exemples ci-dessus: ils vous fournissent la matière première de votre recherche. Les sources secondaires (y compris ce qu'on retrouve dans les médias) vous aident à apprécier, interpréter, analyser cette idéologie.
Vous pouvez cependant faire une recherche sur non pas sur l'idéologie souverainiste, mais sur les attitudes des médias à l'endroit des souverainistes. C'est une problématique tout à fait différente! Vos sources primaires sont alors les médias eux-mêmes. En effet, ce sont les médias que vous étudiez, non pas l'idéologie souverainiste en soi. Les éditoriaux du quotidien montréalais Le Devoir, les articles de L'actualité et les chroniques du quotidien torontois The Globe and Mail constituent dans ce cas des sources primaires.
[à lire]Il est donc essentiel d'avoir une problématique claire et d'identifier avec précision l'objet de la recherche. On consultera avec profit le chapitre de Jacques Chevrier, « La spécification de la problématique » dans la 4e édition du manuel sous la direction de Benoît Gauthier, Recherche sociale: de la problématique à la cueillette des données (op. cit.)

 



Crédibilité et représentativité des sources


Questions de crédibilité : la fiabilité des sources

En principe, les sources primaires renferment des renseignements auxquels on peut se fier. C'est beaucoup moins vrai des sources secondaires.

Du côté des sources primaires, les éditeurs de sites mettent en principe sur Internet ce qui correspond à leurs vraies positions.

Par exemple, le programme d'un parti publié sur le site Internet de ce parti correspond normalement au « vrai » programme de ce parti. On voit mal pourquoi on publierait le contraire de ce qu'on pense!

Compte tenu de la taille de certains documents, la principale précaution à prendre est de s'assurer que les informations sont vraiment complètes et à jour. On portera donc une attention particulière aux renseignements donnés à ce sujet sur le site, quitte à utiliser votre logiciel pour vérifier dans la source du document html la date de sa dernière mise à jour.

La crédibilité des sources secondaires doit faire l'objet d'un examen attentif, car les possibilités de distorsion sont considérables.

Les critères de scientificité d'une source secondaire sur Internet ne varient pas beaucoup de celles d'une source secondaire imprimée  il fait cependant se rappeler qu'il est beaucoup plus facile de faire circuler de l'information sur la toile du WWW que dans des revues scientifiques ou des livres publiés par des maisons d'édition reconnues.

J'ai écrit dans le chapitre « Sociologie de la connaissance » du manuel sous la direction de Benoît Gauthier, Recherche sociale: de la problématique à la cueillette des données (op. cit.) que « la science n'est que ce que les savants s'entendent pour croire qu'ils savent ». Cela veut dire que, dans le milieu scientifique (et donc à l'université), on considère comme scientifique ce qui répond aux critères d'une discipline académique.

Ce qui n'est pas scientifique n'est pas nécessairement mauvais ou faux, au contraire : mais il ne répond pas aux normes d'un travail scientifique et ne possède donc pas, a priori, une crédibilité scientifique établie. Certains journalistes font de l'excellent journalisme d'enquête, mais, pour les fins d'un travail universitaire, on ne considère habituellement pas un reportage journalistique comme une source scientifique, même s'il est permis de la citer en tant qu'autre source. Le dossier de Luc Chartrand, « Dis-moi la vérité ! 1930-1945 : le mythe du Québec fasciste », paru dans le magazine L'actualité, en est un bon exemple.
Si on vous demande de citer des ouvrages scientifiques et que vous comptez utiliser des sources secondaires sur Internet, vous devez établir clairement qui en est l'auteur et dans quel contexte le document a été publié.

L'auteur : est-ce...

Le contexte est-il celui...


 

Questions de représentativité : la validité externe des sources

Dans toute source, imprimée ou électronique, primaire ou secondaire, il faut établir la représentativité des données auxquelles on a recours.

Jean-Pierre Beaud aborde avec plus détails la notion de représentativité dans son chapitre « L'échantillonnage » du manuel sous la direction de Benoît Gauthier, Recherche sociale: de la problématique à la cueillette des données (op. cit.). Ce qu'on vise, essentiellement, c'est d'adopter une stratégie de recherche qui permet de minimiser les risques d'erreur dans l'extrapolation des résultats au-delà de l'échantillon analysé. En d'autres mots, on veut s'assurer que les informations dépouillées sont représentatives de toutes celles qui sont pertinentes et que « les résultats obtenus sont généralisables au-delà des cas observés pour les fins de l'étude »[ * ].

Que vous cherchiez à analyser le programme d'un parti politique, l'idéologie d'un mouvement social ou l'attitude des médias à l'endroit d'un groupe politique, il faut vous demander si les informations disponibles vous permettront de généraliser votre interprétation à l'ensemble du programme politique du parti, à l'ensemble du mouvement social, à l'ensemble des médias.

Demandez-vous par exemple...



Il n'est pas possible, dans un document comme celui-ci, d'aborder tous les aspects de la validité et de la fiabilité des sources sur Internet. J'espère simplement que les lignes qui précèdent stimuleront la vigilance des personnes qui utilisent la toile du WWW en vue de rédiger des travaux scientifiques.
Pour un guide complet sur les citations et la bibliographie, consulter le module Cybermétho (en format PDF ) à l'adresse suivante : http://aix1.uottawa.ca/~fgingras/cybermetho/modules/citation.pdf.

 



Autres sites à consulter


[à lire] Voici quelques sites qui approfondissent la question de l'appréciation des sources sur Internet :

En français, ce document, rédigé à l'intention des personnes inscrites au niveau collégial, fournit un survol bien fait des critères d'appréciation :


  [ * ]Cette définition de la validité externe est extraite du chapitre de Benoît Gauthier, « La structure de la preuve » dans la 3e édition du manuel sous la direction de Benoît Gauthier, Recherche sociale: de la problématique à la cueillette des données, Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec, 1997, p. 151.


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Vos commentaires sont bienvenus: fgingras@uottawa.ca.


Page affichée le 26 avril 1997 et partiellement mise à jour le 21 mars 2005.