UNIVERSITÉ D'OTTAWA
Département de science politique

Professeur François-Pierre Gingras

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La tentation du couronnement
Éditorial d'Alain Dubuc (La Presse) sur la course à la direction du Parti québécois après la démission de Lucien Bouchard

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La tentation du couronnement
par Alain Dubuc
La Presse, 17 janvier 2001, p. A14
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Le Parti québécois, ainsi que le prétendant le plus plausible à la succession de Lucien Bouchard, le ministre Bernard Landry, semblent tentés par l'idée d'éviter une course au leadership et de pouvoir choisir, sans débat, celui ou celle qui deviendra le prochain premier ministre du Québec.

On peut comprendre cette crainte d'une course à la chefferie, surtout dans le cas d'un parti qui détient le pouvoir. Le PQ ne choisira en effet pas un président qui disposera de quelques années pour se préparer et pour panser les plaies qu'auraient pu provoquer un débat trop acerbe. Le chef du PQ deviendra aussitôt le chef d'un gouvernement aux prises avec des réformes difficiles et pourrait donc être pénalisé par une épuisante campagne de leadership qui aurait affaibli le parti et mis au jour ses divisions.

Mais il n'en reste pas moins que la stratégie du couronnement, aussi séduisante soit-elle, comporte des coûts assez importants pour qu'elle ne soit pas souhaitable, autant pour les péquistes que pour les autres citoyens du Québec.

Avant d'aller plus loin, il est important de souligner que si le choix du remplaçant de M. Bouchard appartient d'abord, selon nos traditions, aux membres du parti qu'il dirigeait, il concerne aussi l'ensemble des Québécois puisque ce processus déterminera qui deviendra leur premier ministre. Par ailleurs, dans une société dominée essentiellement par le bipartisme, la vie intérieure de l'un et l'autre parti est un ingrédient essentiel de la vie collective et donc d'intérêt public.

Ce lien entre la vie interne d'un parti et l'intérêt commun n'a d'ailleurs jamais été aussi évident qu'avec la démission de Lucien Bouchard. Les raisons qu'il a invoquées, au delà de sa vie familiale, portaient essentiellement sur ses relations avec le PQ, l'affaire Michaud, mais aussi son incapacité de faire avancer la cause de la souveraineté qui est la raison d'être de ce parti. En évoquant ce contrat implicite avec le PQ, le premier ministre oubliait l'autre contrat, infiniment plus fondamental qui le liait à la population québécoise, devant qui il s'était présenté il y a un peu plus de deux ans pour diriger le Québec pour en principe une période de quatre ans.

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Il est difficile, selon une grille strictement partisane, de voir quelle serait la stratégie la plus rentable à court terme pour le PQ. D'un côté, une lutte à la chefferie, et donc un débat public, peut étaler des divisions, mais de l'autre, il braque les projecteurs sur le parti pendant quelques mois et fournit un porte-voix pour la promotion des thèmes qui lui sont chers, comme la souveraineté.

Mais au delà de ces considérations tactiques, certains principes plus fondamentaux sont en jeu. La vitalité de la démocratie repose largement sur la vitalité des partis politiques, sur leur capacité de se renouveler, de générer des idées qui enrichiront le débat et feront progresser la société. En ce sens, les Québécois, de tous les côtés, ont intérêt à ce que les partis qui les représentent soient tous les plus dynamiques et créatifs possibles.

Or, au Québec, on s'est privé de cet outil de progrès que sont les luttes au leadership depuis quinze ans. Tant les libéraux que les péquistes ont voulu éviter le débat et recourir à la cooptation pour nommer Daniel Johnson, Jean Charest, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard. Est-ce bon? Il suffit de voir à quel point le débat politique piétine au Québec pour en conclure que la formule comporte des effets pervers.

L'exemple le plus éloquent est sans doute celui de M. Charest, accueilli à tort comme un sauveur lors de son arrivée sur la scène politique québécoise et qui, sans avoir à se battre pour accéder à la direction de son parti, n'a pas pu tester ses idées et, par la suite, a eu le plus grand mal à imposer sa personne et sa vision. À l'inverse, la lutte que se sont menés Jean Chrétien et Paul Martin pour la direction du PLC, il y a dix ans, a laissé des traces encore visibles, mais c'est cette dynamique qui a sous-tendu l'action de ce gouvernement pendant deux mandats.

La question se pose maintenant dans le cas du PQ d'abord parce qu'il est évident que ce parti doit réfléchir à ce qu'il est. Sans vouloir ouvrir ici le procès de son option, le malaise est quand même évident: le fait que le premier ministre Bouchard estime être incapable de faire progresser la ferveur signale manifestement l'existence d'un problème que le parti devra confronter. Ce débat, soit pour remettre en cause l'option, soit pour l'actualiser, soit pour en redéfinir la pertinence, soit pour modifier la stratégie, semble essentiel. Et l'on arrive mal à imaginer comment le PQ y parviendra sans le forum que constitue une lutte au leadership.

À cela s'ajoutent des considérations sur la qualité du processus et sur sa légitimité démocratique. Il existe un danger, réel, qu'un couronnement, en privant le futur chef d'une confrontation avec le réel, risque de renforcer la mentalité de bunker qui menace les partis usés par l'exercice du pouvoir.

La cooptation risque également d'engendrer un déficit démocratique en faisant en sorte que le premier ministre ait finalement été choisi par une poignée de personnes, parlementaires, organisateurs, conseillers, tous proches d'un appareil politique. À ce chapitre, une élection par les membres d'un parti au terme d'une lutte au leadership, sans être l'expression suprême de la démocratie, soumet néanmoins le choix du leader à un échantillon de la population québécoise.

Bien sûr, la cooptation n'est pas une pratique nouvelle. Lucien Bouchard a été choisi de cette façon sans que cela ne soulève de vagues. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour son successeur? Parce que les circonstances ont changé. Lucien Bouchard jouissait d'une immense popularité qui dépassait largement celle du parti dont il a pris la tête, et a donc ainsi été porté au pouvoir dans une forme de plébiscite aux lendemains d'un référendum déchirant. Son successeur, ne jouira pas de ce genre d'appui, même s'il s'agit de Bernard Landry, en dépit du respect et de l'admiration dont il jouit pour ses réalisations.

Le futur président du PQ et premier ministre du Québec devra composer avec la fragilité de la victoire électorale de l'automne 1998, quand son parti a recueilli moins de voix que ses adversaires libéraux. Il devra également composer avec l'équivoque entre le mandat que sollicitait le PQ de déclencher un référendum lorsque les conditions gagnantes seraient réunies et celui que lui ont confié les citoyens québécois à la recherche d'un bon gouvernement. Il devra enfin composer avec tous les messages que les Québécois ont envoyé depuis sur leur réticence à s'engager dans une accélération du débat national dont le premier ministre Bouchard a fait état dans son discours de démission.

Pour toutes ces raisons, indépendamment des qualités du leader que choisira le Parti québécois, la légitimité dont jouira le futur premier ministre du Québec sera nécessairement fragile, assez pour que le futur chef du Parti québécois ait intérêt à mettre toutes les chances de son côté. Dans ce cadre, une vraie lutte au leadership, et le débat public qu'elle implique, pourrait constituer, si l'on ose dire, une condition gagnante.


[Ce texte a aussi été affiché sur le site de La Presse à l'adresse http://www.cyberpresse.ca/groups/public/documents/convertis/puba_p1030288.hcsp]


Comment citer cette page

DUBUC, Alain, « La tentation du couronnement », La Presse, 17 janvier 2001, p. A14, reproduit par François-Pierre Gingras, http://aix1.uottawa.ca/~fgingras/doc/qc-couronnement.html, 17 janvier 2001.


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Page mise à jour le 17 janvier 2001.